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lundi 28 février 2011

Ch. 5 - En quoi consiste la tonalité. La diversité des tonalités a pour base des conceptions différentes de gammes.


Chapitre V
 

En quoi consiste la tonalité. La diversité des tonalités a pour base des conceptions différentes de gammes.





L'opération par laquelle on rend uniforme la disposition des tons et des demi-tons dans les gammes de la musique actuelle des Européens et des peuples du nouveau monde qui en sont issus, dont on a vu l'exposé dans le chapitre précédent, n'a pas été dans l'antiquité, et n'est pas même aujourd'hui dans certaines contrées, la base du système de la musique qui y est en usage.

Les quatre tribus helléniques qui succédèrent aux Pélasges, et furent la souche du peuple grec, à savoir, les Doriens. les Éoliens, les Lydiens et les Phrygiens, avaient chacune une gamme particulière appelée mode. Plus tard, les Grecs réunirent ces différents modes et les modifièrent pour en former le système général de leur musique. Environ quatre cents ans avant l'ère chrétienne, le mode lydien était celui-ci :
ut, ré, mi, fa, sol, la, si, ut;
le mode phrygien :
ré, mi, fa, sol, la, si, ut, ré;
le mode dorien :
mi, fa, sol, la, si, ut, ré, mi;
enfin le mode éolien :
fa, sol, la, si, ut, ré, mi,fa.

Ce n'est point ici le lieu d'examiner comment ces modes changèrent ensuite de noms, par quelles modifications le phrygien devint le dorien, en abaissant d'un demi-ton la septième note, tandis que le dorien devenait le phrygien en élevant d'un demi-ton la deuxième note; et comment l'éolien devenait le lydien, etc. Nous ne parlerons pas non plus de certaines autres transformations des modes qui s'opérèrent dans des temps plus rapprochés de nous, et nous nous bornerons à faire remarquer que les quatre gammes qu'on vient de voir ont une organisation telle, que les demi-tons mi-fa et si-ut occupent des positions différentes dans chacune, comme on peut le voir ici, où les demi-tons sont marqués par ce signe .
Tel était donc le principe de la formation des modes de la musique des Grecs, que la diversité du placement des demi-tons faisait toute la différence des gammes. Les résultats de ce principe dans la pratique de l'art constituait ce qu'on appelle la tonalité grecque, de même que la similitude du placement des demi-tons dans les gammes diverses de notre musique actuelle est le principe de la tonalité moderne.
Au temps où le célèbre astronome Ptolémée écrivait sur le système de la musique des Grecs orientaux, c'est-à-dire vers l'an 139 de l'ère chrétienne, ce système renfermait les sept gammes suivantes :
Or, les premiers chrétiens qui songèrent à régler le chant de leurs hymnes adoptèrent ce système en le modifiant. Leur chant ayant, dans chaque gamme, une note qui en était le point d'appui ou de repos, et une autre qui était répétée fréquemment, les premiers auteurs du chant de l'Église appelèrent finale la première de ces notes, et dominante l'autre. Un mode ou ton quelconque de ce chant se trouva dès lors caractérisé par les limites de la gamme, par la finale et par la dominante.

ll semblerait, d'après ce qui vient d'être dit, qu'il ne devrait y avoir que sept modes ou tons dans le chant de l'Église, appelé plain-chant, comme il y a sept modes dans le système de Ptolémée, n'y ayant que sept sons différents dans la gamme diatonique par lesquels on peut commencer chacune des dispositions des demi-tons; mais les anciens réformateurs du plain-chant ayant remarqué que les formes les plus fréquentes des mélodies sont renfermées dans l'espace d'une quinte ou dans celui d'une quarte, divisèrent chaque octave ou échelle en une quinte et une quarte, plaçant la quarte au-dessous ou au-dessus de la quinte, de cette manière :
Les notes noires sont la finale du ton dans ces deux dispositions, qui ne représentent que la même gamme. La première disposition est appelée authentique, la seconde, plagale. Or, chacune des sept gammes, variées par la position différente des demi-tons, pouvant être disposée de deux manières par une opération semblable à ce qui précède, il suit de là que les gammes, au lieu d'être bornées au nombre de sept, comme dans le système grec exposé par Ptolémée, furent portées à quatorze; car la gamme qui commence par la, et qui a sa finale sur cette note, n'est pas la même qui, dans le plain-chant, commence par la et a sa finale sur , comme dans la seconde disposition précédente. Tel fut originairement le système de la tonalité du plain-chant.

Cependant, ce système ayant paru trop compliqué dans la pratique, le pape saint Grégoire, vers la fin du VIe siècle, ou quelque autre père de l'Église qui vécut peu de temps avant lui, ne prit du dernier système grec que les quatre dernières gammes :
dont il fit les modes authentiques; et, y appliquant l'opération de la quarte en-dessous de la quinte, qui vient d'être expliquée, il en tira les quatre gammes plagales que voici :


Ces huit gammes sont les formules de ce qu'on appelle les huit tons du plain-chant, et ces tons sont disposés dans l'ordre suivant :

Si l'on a bien compris cet exposé du système de la tonalité ancienne et celui de la musique moderne qui précède, il sera hors de doute que ces deux tonalités sont absolument différentes, et qu'elles ne peuvent produire des effets identiques dans la pratique de l'art. En général, toute musique est le produit de sa tonalité, c'est-à-dire de l'arrangement et des rapports de sons établis dans sa gamme, ou dans ses gammes s'il en a plusieurs. Or, indépendamment des deux systèmes de tonalités qui viennent d'être expliqués, il en est d'autres chez certains peuples d'où dépendent les effets originaux qu'on y remarque.

Ainsi, il existe à la Chine et dans l'Inde une gamme majeure disposée de cette façon :
Cette gamme, qui est analogue à celle de l'ancien mode éolien des Grecs, et au cinquième ton primitif du plain-chant, diffère de la nôtre en ce que le premier demi-ton, au lieu d'être placé entre le troisième degré et le quatrième, comme il est dans notre gamme, se trouve entre le quatrième et le cinquième, ce qui établit une différence complète de tonalité qui choque notre oreille, tandis que la gamme des Européens paraît insupportable aux Chinois (1). La différence qui existe entre les résultats de la gamme de ce peuple et ceux de la gamme du cinquième ton du plain-chant consiste en ce que les Chinois l'appliquent telle qu'elle est dans leur musique, tandis que l'on abaisse d'un demi-ton la quatrième note de la gamme du plain-chant, afin d'éviter la fausse relation qui se trouve entre cette note et la première de la gamme, opération qui assimile cette gamme à celle du ton de fa de la tonalité moderne.

Les Irlandais ont une gamme mineure qui est fort singulière; elle n'a que six notes, disposées de cette manière :
Le défaut logique de cette gamme est de même nature que celui de la précédente, car il consiste en une relation fausse entre le troisième et le sixième son, ce qui n'a pas lieu dans la gamme des autres nations européennes.

Les gammes dont il vient d'être parlé sont divisées comme la gamme de la musique française, italienne, allemande, etc., par tons et demi-tons, elles ne diffèrent de celle-ci que par la disposition de ces tons et demi-tons; mais il est des peuples orientaux, tels que les Arabes, les Turcs et les Persans, dont les instruments sont construits sur une échelle d'intervalles divisés par tiers ou par quarts de tons. Chez les anciens habitants de l'Inde, non seulement les sons des gammes ne répondaient pas exactement aux tons et demi-tons de notre musique, mais l'intonation de ces sons était même variable, et devait être tantôt élevée, tantôt baissée. De pareils intervalles et de semblables divisions d'échelles musicales ne peuvent être appréciables que par des organes habitués à leur effet par l'éducation; la sensation qu'ils produisent sur l'oreille d'un Européen est celle de sons faux et de successions désagréables, tandis que les Arabes, les Hindous, y trouvent du plaisir et sont affectés de sensations pénibles à l'audition de notre musique.






(1) L'abbé Roussier a essayé de démontrer dans son Mémoire sur la musique des anciens, et dans ses Lettres à l'auteur du Journal des beaux-arts et des sciences, etc., que cette gamme est naturelle, parce qu'elle est le produit d'une progression régulière de quartes ascendantes et de quintes descendantes, telle que :
Ces sortes de régularités ont quelque chose de séduisant pour l'esprit, mais ne prouvent rien quant à l'affinité métaphysique des sons. Cette gamme choquera toujours l'oreille d'un musicien européen, parce qu'il s'y trouve une fausse relation entre le quatrième son, le premier et le huitième.


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