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dimanche 12 février 2012

Ch. 14 - De l'art d'écrire la musique - Le canon


Chapitre XIV
 

De l'art d'écrire la musique
B -  Le canon





     L'imitation est libre en ce qu'elle ne se fait pas toujours avec exactitude depuis le commencement d'une phrase jusqu'à la fin; mais il est des espèces d'imitations plus rigoureuses, qui non seulement se poursuivent dans toute l'étendue d'une phrase, mais qui se continuent même pendant toute la durée d'un morceau : celles-là prennent le nom de canons. Ce genre de musique était autrefois fort à la mode dans la société; on les chantait à table, et presque toujours les paroles en étaient burlesques ou grivoises. Tout le monde connaît celui qui commence par ces mots : Frère Jacques, dormez-vous ? Ils étaient tous faits sur ce modèle. Piccini est le premier qui ait introduit les canons au théâtre, dans son opéra de la buona Figliuola; puis Vincenzo Martini en plaça un d'une forme plus libre et plus mélodique dans la Cosa rara; ils sont devenus depuis lors d'un usage fréquent. Rossini et ses imitateurs en ont mis dans presque tous leurs ouvrages ; mais leurs canons diffèrent de celui de Martini, en ce que ces compositeurs se bornent presque toujours à faire la phrase principale d'un chant agréable, négligeant tout ce qui sert à l'accompagnement, au lieu que le canon de Martini, comme ceux de tous les maîtres qui ont su faire ce genre de musique, se compose d'autant de phrases qu'il y a de voix, et celles-ci se servent mutuellement d'accompagnement, en passant alternativement d'une partie dans l'autre. Pour écrire des canons de cette espèce, il faut avoir fait de bonnes études musicales qu'on ne fait plus en Italie. Cherubini en a composé beaucoup qui sont d'un bel effet et d'une grande pureté de style.

     L'imitation des canons peut se faire comme l'imitation libre, en commençant à la quarte, à la quinte, à l'octave, et même à tous les intervalles ; c'est ce que signifient ces mots qu'on voit souvent écrits sur la musique : Canon à la quarte, Canon à la quinte inférieure, etc. La voix qui commence le canon se nomme l'antécédent ; celle qui l'imite prend le nom de conséquent.
     Quelquefois le canon est double, c’est-à-dire qu'on rencontre de ces canons où deux parties commencent à la fois deux chants différents, et sont suivies de deux autres parties qui les imitent.
     Il y a aussi des canons où l'imitation se fait par mouvement contraire, ce qui signifie que tout ce qui se fait en montant par une voix se fait en descendant par celle qui imite, et réciproquement.
     Enfin, dans les anciennes écoles de musique, on écrivait beaucoup de canons où l'on s'imposait des conditions bizarres comme celles de contrepoints dont j'ai parlé, et même plus singulières encore ; par exemple, il fallait que toutes les notes blanches de l'antécédent devinssent noires dans le conséquent, ou qu'on supprimât toutes les noires pour ne laisser que les blanches, etc. Les maîtres de ces écoles se faisaient entre eux des espèces de défis et s'envoyaient des canons composés d'après ces conditions bizarres, dont ils gardaient le secret. Ils les écrivaient sur une seule ligne, afin que leurs adversaires fussent obligés d'en chercher la solution, et les enveloppaient à dessein d'autant de difficultés qu'ils pouvaient. C'étaient des espèces d'énigmes où chacun s'efforçait de montrer son adresse et sa perspicacité. Le maître qui aurait refusé un pareil défi, ou qui aurait échoué dans la recherche de la solution du canon, aurait été déshonoré.
     Mais comme dans toute espèce de combat il y a des règles qu'on ne peut enfreindre, il y en avait une dans les défis de canons qui obligeait l'auteur d'un canon énigmatique à l'accompagner d'une devise propre à faciliter la recherche de la solution. Les livres des vieux maîtres du XVIe et du XVIIe siècle nous ont transmis une collection de ces devises, dont voici quelques unes :
  • Clama ne cesses, ou Otia dant vitia, faisaient connaître que le conséquent devait imiter toutes les notes de l'antécédent, en supprimant les silences.
  • Nescit vox missa reverti, ou Semper contrarius esto, ou enfin In girum imus noctu ecce ut consumimur igni, indiquaient que le conséquent devait imiter l'antécédent par mouvement rétrograde.
    Remarquez que, dans cette dernière devise, toutes les lettres prises à rebours forment les mêmes mots qu'en lisant de gauche à droite.
  • Sol post vesperas declinat signifiait qu'à chaque reprise le canon baissait d'un ton.
  • Coecus non judicat de colore indiquait que les notes noires de l'antécédent devaient se convertir en blanches dans le conséquent.
  • Et ainsi des autres.
Toutes ces subtilités n'allaient guère au but de l'art; mais elles étaient dans le goût de ces temps de pédantisme.

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