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dimanche 28 mars 2010

Y A-T-IL ROMANCE ET ROMANCE ? (2/2)

Annexe de l'article « Romance, romance, quand tu nous tiens ... » (deuxième partie)

extrait de "PARIS CHANTANT, Romances, Chansons et chansonnettes,",
Marc Fournier
pages 189-193, Lavigne, Paris, 1845

Suite de la première partie



RomanceDu jour que la grisette a changé de nom, la romance a changé d’allure. ll a fallu, pour plaire, quitter les doux sentiers de la galanterie et brûler le pavé sur la grande route des passions. Poème et musique, on a tout enflammé d‘un feu plus vif, et le soupir antique et solennel a du céder la place à tous les égarements du cœur et de la raison .....

Oh! sur ton front qui penche
J'aime à voir la main blanche
Peigner tes cheveux noirs!
Beaux cheveux qu'on rassemble
Les matins, et qu'ensemble,
Nous défaisons les soirs!

Après cela, je conviendrai que les bergères du dix-huitième siècle, et les belles plus ou moins cruelles de 1819 et années suivantes avaient bien aussi leurs petits défauts. Les Chloris de Marmontel et de M. le chevalier de Boufflers n'étaient pas précisément aussi blanches que leurs moutons, elles étaient toutes un peu rosières de la façon de Joconde, ou, si vous aimez mieux, à la façon de barbari, mon ami. D'ailleurs, il faut bien avouer qu'elles professaient pour les ramiers amoureux une estime singulièrement exagérée.
Quant aux dames qui brillaient sous la Restauration, et qui envoyaient chaque matin leurs chevaliers à la guerre combattre pour les lis et pour l‘amour, on ne saurait rien dire sur leur compte qui tendit à ternir leur haute réputation de vertu. Le jeune et beau Dunois croyait en l'honneur de sa dame comme en celui de son roi. C'était le beau temps de toutes les belles croyances en chansons.
Il y avait cependant par-ci par-là des Adèle, des Sophie, des Julie, des Hortense, des Constance, voire des Elvire et des Célimène, qui préféraient garder leurs amants près d'elles, au risque de les faire endiabler, plutôt que de les voir partir pour la Syrie. Celles-là ne voulaient d'autres combats que ceux de l'amour, et n'aspiraient à d‘autre gloire qu'à celle de les renouveler souvent. Elles avaient toutes un sein d'ivoire, des dents de perles, des lèvres de corail, une peau d'albâtre et des cheveux de jais, rude assemblage de corps solides qui explique jusqu’à un certain point la dureté de leur cœur de rocher.
Coquettes ou inhumaines. elles ne sortaient pas de là. Leurs amants, du reste, étaient d'assez bonnes pâtes d‘homme. Ils s'écriaient communément :

Je veux braver son inconstance,
Je veux n'être plus amoureux,
Je veux... mais sitôt que j‘y pense
Je ne sais plus ce que je veux (bis.)

M. Romagnési et M. Amédée de Beauplan ont fait déraisonner comme cela une foule d'honnêtes gens.
Mais quoi qu’il en soit des bergères, des Adèle et des tendres amies, il n’en reste pas moins démontré que jusqu'à la venue des femmes légères de la rue Saint-Georges, la romance ne s'était pas avisés des énormités qui la distinguent aujourd'hui. Ou ne saurait le nier, nos belles d'aujourd'hui préfèrent le cigare à la houlette, et plument plus de pigeons qu'elles ne caressent de colombes. La plaintive Philomèle se gène peu pour aller conter sa peine aux échos du bois de Boulogne, montée sur un pur-sang. Elle préfère le vin de Champagne au cristal des ruisseaux, et, s'il est encore des bergères, elles sont femmes à se laver cavalièrement les mains du lait de leurs brebis.
Quant à la romance purement attendrissante, nous aurions tort de lui refuser une sorte d’existence parmi nous. Mais un point remarquable qui la sépare des idylles et des pastorales d'autrefois, c‘est qu'elle est devenue d'une certaine force sur la géographie.
Du temps de M. Romagnési, villages et hameaux, ruisseaux et bocages, tout se ressemblait. Que la scène fût sur les rives du Bosphore ou sur les côte du Morbihan, ou sur les bords du Tage, ce n‘était pas là l'important. M. Romagnési trouvait partout des bocages pour faire soupirer ses Annettes, ou des coudrettes pour faire danser ses Lucas.
Dans ce temps d'innocence, l’opéra-comique ne possédait qu’une toile de fond, laquelle représentait un hameau, et figurait aussi bien les montagnes du Valais que les campagnes de Golconde, ou les jardins de Bagdad. On n'y entendait pas malice.
Aujourd’hui, la grisette veut de la couleur locale, et exige que M. Bérat respecte la vérité, lorsqu'il lui arrive de chanter sa Normandie, ce fameux pays qui lui a donné le jour.
Elle prétend aussi, quand ou lui parle de la Bretagne, apercevoir réellement :

La passerelle en planches,
Et le torrent sauvage où j'aimais tant sà voir
Nos Bretonnes, pieds nus et le point sur les hanches,
S'en aller en chantant du gros bourg au lavoir.

Elle sait de même ses Orientales sur le bout du doigt, et mépriserait mademoiselle Puget s'il lui arrivait de mettre le Bosphore en musique autrement qu’en ces termes :

Nous irons le matin écumer le rivage,
Des pêcheurs négligents ramasser le corail,
Et puit nous ravirons quelque vierge au passage,
Pour l'offrir en hommage au sultan du sérail
Monte dans ma tartane,
· Jeune Grecque à l'œil noir.

Il est évident que M. de Beauplan n'eût pas trouvé tartane, et eût bravement écrit :
Monte dans ma nacelle... bergère, aux yeux de jais.
Je me suis arrêté à ces détails que pour mettre en lumière une précieuse vérité qui est celle-ci:
la romance, c'est l'homme.
Ainsi que l'homme, elle change d'habits et de coiffure, quitte la culotte gris de perle et la triomphante perruque à l'oiseau royal, adopte comme lui tous les caprices de Staub ou de M. Roolf, se coiffe de toutes les lubies de Gibus ou de Gausseran, mais n’en demeure pas moins, ainsi que l'homme, une chose passablement médiocre et monotone; ce qu'il fallait démontrer.

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