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dimanche 7 mars 2010

Témoignages à propos des goguettes: 3 - Les Animaux

Annexe de l'article « Paris au temps de la goguette et du café-chantant. »

Témoignages à propos des goguettes

- 3 -
Les Animaux


par
Marc Fournier

extrait de "PARIS CHANTANT, Romances, Chansons et chansonnettes,",
pages 27-28, Lavigne, Paris, 1845


La goguette des Animaux
L'HOMME est un animal à deux pieds, sans plumes.
Cette maxime de haute psychologie n'a guère été professée que par deux écoles philosophiques, aussi dignes l'une que l'autre de vivre dans la mémoire de tous les amis de la raison.
Ce fut dans les jardins d'Académus, à Athènes, que les platoniciens révélèrent pour la première fois, au monde étonné, les rapports intimes et nombreux qui lient la race humaine à la race animale, et malgré les épigrammes de Diogène, cette proposition ne laisse pas que d'être soutenue avec beaucoup d'honneur.
Néanmoins, les traditions de la saine philosophie s'étant affaiblies, la bestialité humaine allait perdant peu à peu de ses adeptes, lorsque tout récemment, dans un cabaret borgne de la rue de la Vannerie, des philosophes en blouse et en casquette ressuscitèrent l'axiome posé plus de vingt siècles auparavant sous les portiques athéniens. Mais plus rigoureux que Platon, ils ont accepté bravement le nom de la chose, et, se reconnaissant bêtes, ils se sont appelés Animaux. Cet événement nous paraît devoir dater dans l'histoire des idées, et nous le recommandons à Messieurs de la Sorbonne comme un des plus beaux cas de philosophie cataleptique qu'on ait observé depuis Nabuchodonosor jusqu'à ce jour. La goguette des Animaux est, d'ailleurs, une protestation précieuse contre les subtilités de M. Cousin.
Les philosophes de la rue de la Vannerie n'ont pas craint de reconnaître dans l'homme tous les instincts qui font du roi de la création le plus animal des animaux connus.
« L'homme, ont-ils dit, est un animal de toutes les manières, par la figure comme par les passions. Il embrasse, dans ses variétés innombrables, les quatre grandes divisions zoologiques: il est vautour ou hibou, rat ou lion, vipère ou hareng saur, car nul animal n'est plus animal que l'homme! »
C'est par suite de ces magnifiques découvertes que le bouchon de la rue de la Vannerie recèle dans la personne de ses habitués une ménagerie qui eût fait pleurer d'attendrissement défunt M. de Jouffroy lui-même. Les Animaux, admettant, d'ailleurs, avec Descartes, toute l'importance du langage philosophique, ont étayé leur système d'un argot aussi riche que figuré. Le président du cénacle s'appelle le Moucheron, en vertu du privilège dont il jouit de bourdonner beaucoup pour ne rien dire. Le marchand de vin chez qui se tient l'assemblée se nomme le Terrier, parce que son local ressemble plutôt à une cave qu'à un boudoir. Le Cricri, c'est le maître des chants, animal monotone et soporifique. Carter, ce fameux dompteur de bêtes féroces, est devenu le plus impérieux des commandements, et signifie silence! La séance s'ouvre par ces mots: La grille est ouverte! La formule des libations est celle-ci: Du vin dans les auges! Les battements de mains sont proscrits comme indignes de tout animal honnête, et la satisfaction s'exprime en frappant sur la table, de la patte ou du sabot. Le visiteur, par un sentiment d'hospitalité fort remarquable, a été nommé Rossignol. Quand un Rossignol veut passer bête, on ferme la grille et l'on procède à la cérémonie du baptême. Le Moucheron monte sur la table, tenant dans ses pattes un verre de trois-six médiocrement coupé, et le néophyte est introduit. Il faut que le jeune aspirant vide l'auge sans la plus légère grimace, en récompense de quoi le Lion lui impose les griffes et le Sapajou le consacre au râtelier par un geste sublime, ce geste qui déploie si bien les grâces du gamin de Paris! La cérémonie se termine par une aspersion d'eau fraîche que le nouvel animal reçoit sur les oreilles, après quoi on l'émancipe par ces mots: Vu, tu es bête! - Les Animaux, pensant avec Figaro que la femme est une créature aussi décevante que perfide, ne lui infligent jamais le baptême et ne l'admettant qu'à titre de visiteuse sous le pseudonyme de Fauvette. Du reste, comme toutes les sociétés plus ou moins symboliques, celle des Animaux a son rituel et ses mystères, dont on peut voir les traces dans quelques rimes de leurs chansons.


De bons principes tous imbus,
Et du progrès suivant la marche,
Nous fondons une nouvelle arche,
Dans le déluge des abus.

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