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dimanche 28 mars 2010

Y A-T-IL ROMANCE ET ROMANCE ? (2/2)

Annexe de l'article « Romance, romance, quand tu nous tiens ... » (deuxième partie)

extrait de "PARIS CHANTANT, Romances, Chansons et chansonnettes,",
Marc Fournier
pages 189-193, Lavigne, Paris, 1845

Suite de la première partie



RomanceDu jour que la grisette a changé de nom, la romance a changé d’allure. ll a fallu, pour plaire, quitter les doux sentiers de la galanterie et brûler le pavé sur la grande route des passions. Poème et musique, on a tout enflammé d‘un feu plus vif, et le soupir antique et solennel a du céder la place à tous les égarements du cœur et de la raison .....

Oh! sur ton front qui penche
J'aime à voir la main blanche
Peigner tes cheveux noirs!
Beaux cheveux qu'on rassemble
Les matins, et qu'ensemble,
Nous défaisons les soirs!

Après cela, je conviendrai que les bergères du dix-huitième siècle, et les belles plus ou moins cruelles de 1819 et années suivantes avaient bien aussi leurs petits défauts. Les Chloris de Marmontel et de M. le chevalier de Boufflers n'étaient pas précisément aussi blanches que leurs moutons, elles étaient toutes un peu rosières de la façon de Joconde, ou, si vous aimez mieux, à la façon de barbari, mon ami. D'ailleurs, il faut bien avouer qu'elles professaient pour les ramiers amoureux une estime singulièrement exagérée.
Quant aux dames qui brillaient sous la Restauration, et qui envoyaient chaque matin leurs chevaliers à la guerre combattre pour les lis et pour l‘amour, on ne saurait rien dire sur leur compte qui tendit à ternir leur haute réputation de vertu. Le jeune et beau Dunois croyait en l'honneur de sa dame comme en celui de son roi. C'était le beau temps de toutes les belles croyances en chansons.
Il y avait cependant par-ci par-là des Adèle, des Sophie, des Julie, des Hortense, des Constance, voire des Elvire et des Célimène, qui préféraient garder leurs amants près d'elles, au risque de les faire endiabler, plutôt que de les voir partir pour la Syrie. Celles-là ne voulaient d'autres combats que ceux de l'amour, et n'aspiraient à d‘autre gloire qu'à celle de les renouveler souvent. Elles avaient toutes un sein d'ivoire, des dents de perles, des lèvres de corail, une peau d'albâtre et des cheveux de jais, rude assemblage de corps solides qui explique jusqu’à un certain point la dureté de leur cœur de rocher.
Coquettes ou inhumaines. elles ne sortaient pas de là. Leurs amants, du reste, étaient d'assez bonnes pâtes d‘homme. Ils s'écriaient communément :

Je veux braver son inconstance,
Je veux n'être plus amoureux,
Je veux... mais sitôt que j‘y pense
Je ne sais plus ce que je veux (bis.)

M. Romagnési et M. Amédée de Beauplan ont fait déraisonner comme cela une foule d'honnêtes gens.
Mais quoi qu’il en soit des bergères, des Adèle et des tendres amies, il n’en reste pas moins démontré que jusqu'à la venue des femmes légères de la rue Saint-Georges, la romance ne s'était pas avisés des énormités qui la distinguent aujourd'hui. Ou ne saurait le nier, nos belles d'aujourd'hui préfèrent le cigare à la houlette, et plument plus de pigeons qu'elles ne caressent de colombes. La plaintive Philomèle se gène peu pour aller conter sa peine aux échos du bois de Boulogne, montée sur un pur-sang. Elle préfère le vin de Champagne au cristal des ruisseaux, et, s'il est encore des bergères, elles sont femmes à se laver cavalièrement les mains du lait de leurs brebis.
Quant à la romance purement attendrissante, nous aurions tort de lui refuser une sorte d’existence parmi nous. Mais un point remarquable qui la sépare des idylles et des pastorales d'autrefois, c‘est qu'elle est devenue d'une certaine force sur la géographie.
Du temps de M. Romagnési, villages et hameaux, ruisseaux et bocages, tout se ressemblait. Que la scène fût sur les rives du Bosphore ou sur les côte du Morbihan, ou sur les bords du Tage, ce n‘était pas là l'important. M. Romagnési trouvait partout des bocages pour faire soupirer ses Annettes, ou des coudrettes pour faire danser ses Lucas.
Dans ce temps d'innocence, l’opéra-comique ne possédait qu’une toile de fond, laquelle représentait un hameau, et figurait aussi bien les montagnes du Valais que les campagnes de Golconde, ou les jardins de Bagdad. On n'y entendait pas malice.
Aujourd’hui, la grisette veut de la couleur locale, et exige que M. Bérat respecte la vérité, lorsqu'il lui arrive de chanter sa Normandie, ce fameux pays qui lui a donné le jour.
Elle prétend aussi, quand ou lui parle de la Bretagne, apercevoir réellement :

La passerelle en planches,
Et le torrent sauvage où j'aimais tant sà voir
Nos Bretonnes, pieds nus et le point sur les hanches,
S'en aller en chantant du gros bourg au lavoir.

Elle sait de même ses Orientales sur le bout du doigt, et mépriserait mademoiselle Puget s'il lui arrivait de mettre le Bosphore en musique autrement qu’en ces termes :

Nous irons le matin écumer le rivage,
Des pêcheurs négligents ramasser le corail,
Et puit nous ravirons quelque vierge au passage,
Pour l'offrir en hommage au sultan du sérail
Monte dans ma tartane,
· Jeune Grecque à l'œil noir.

Il est évident que M. de Beauplan n'eût pas trouvé tartane, et eût bravement écrit :
Monte dans ma nacelle... bergère, aux yeux de jais.
Je me suis arrêté à ces détails que pour mettre en lumière une précieuse vérité qui est celle-ci:
la romance, c'est l'homme.
Ainsi que l'homme, elle change d'habits et de coiffure, quitte la culotte gris de perle et la triomphante perruque à l'oiseau royal, adopte comme lui tous les caprices de Staub ou de M. Roolf, se coiffe de toutes les lubies de Gibus ou de Gausseran, mais n’en demeure pas moins, ainsi que l'homme, une chose passablement médiocre et monotone; ce qu'il fallait démontrer.

Y A-T-IL ROMANCE ET ROMANCE ? (1/2)

Annexe de l'article « Romance, romance, quand tu nous tiens ... »

extrait de "PARIS CHANTANT, Romances, Chansons et chansonnettes,",
Marc Fournier
pages 189-193, Lavigne, Paris, 1845



Romance
Il y a peut-être fagot et fagot, je ne contesterai pas la valeur de cette découverte essentiellement philosophique.
Mais il n'y a pas romance et romance. Ce petit poème, ce petit refrain, cette petite musique, en un mot ce petit je ne sais quoi qui se lamente sur le mode mineur depuis un nombre de siècles inimaginable, a cela de commun avec toutes les choses éternelles, qu'il est et sera toujours semblable à lui-même.
Avant d'aller plus loin, prenons bien garde de ne pas nous embrouiller dans les mots.
Une romance, ce n'est pas autre chose qu'une romance; ce n'est ni une chanson, ni une chansonnette, ni une villanelle, ni une ariette, ni un vaudeville, ni une complainte, ni un lai, ni un virelai, ni une séguedille, ni rien au monde qu’une romance, et voilà tout.
Une romance, c'est une petite chose en trois couplets, quelquefois en quatre, rarement en plus grand nombre. Dans cette petite chose, il y a un soupir: ce soupir, c‘est celui d'un monsieur qui aime et qu'on n’aime pas, quand ce n'est point celui d'une dame qui aime et qu’on n'aime plus.
Ce monsieur et cette dame soupirent ainsi depuis la création du monde, ou, si l'on veut, depuis la découverte des bémols, ce qui revient absolument au même.
Si tous les hommes étaient constants, si toutes les femmes étaient humaines, la romance n'existerait pas; et si la romance n'existait pas, il ne faudrait pas l'inventer.
Mais puisque nous sommes tous plus ou moins des monstres de cruauté ou de perfidie, il est bien juste que, pour la peine, nous subissions la romance sans nous plaindre, et mademoiselle Puget avec résignation. Ayons le courage de nos petits défauts.
Cela dit, je conviendrai d‘une chose, car je repousse avec horreur toute espèce de système absolu.
Si la romance est immuable dans son essence, il est cependant reconnu qu'elle change quelquefois de robe, et ne méprise pas tout à fait les capricieuses lois de la mode en ce qui concerne ses atours.

Par exemple, j'ai une tante et une grand-mère. Eh bien! il est facile d'établir une différence notoire entre les bergeries que ma tendre aïeule réussit quelquefois à fredonner quand de vin pur elle a bu deux doigts, et les roucoulements sentimentales de ma digne collatérale.
Ici comme là, il s'agit bien toujours de cruelles et d‘inhumaines, d’inconstants et de volages, de Lovelaces et de Célimènes; c'est bien toujours, si vous voulez, ce petit monde galant et soupireur qui relève exclusivement de la romance, mais on sent que le vertugadin de ma grand-mère a été remplacé chez ma tante par ce corsage à la grecque, de séduisante mémoire, et cette tunique transparente qui rendaient madame Tallien et madame Récamier si belles dans les salons du Luxembourg.
Et vous, Louisa, ma gentille grisette, qui habitez sous les toits avec les hirondelles, vous aussi, vous chantez; mais, hélas! que vos romances ressemblent peu, ma mie, aux ritournelles plaintives de mes grands parents!
Il faut cependant rendre justice aux grisettes en général et à Louisa en particulier.
Le grisette est d'une nature essentiellement sérieuse dans les choses du cœur. Le genre un peu cavalier de Monpou et d'Alfred de Musset a bien pu, dans ces derniers temps, corrompre cette gravité sentimentale qui la distingue, mais ce n'a été qu'une erreur passagère; et Louisa, égarée un instant par la marchessa d’Amaëgui, est retournée bien vite à ce principe éternel de toute romance et de tout cœur de modiste :

Vois-tu, mon ange,
Jamais le cœur ne change;
L'amour d'un jour
Çà n'est pas de l'amour.

La grisette, et ceci fait l'éloge de cette constance que de mauvaises langues lui dénient, est demeurée la seule de toutes les beautés de notre époque qu’on puisse séduire aujourd'hui en pinçant de la guitare.
Louisa donne un thé tous les samedis, et ces jours-là, quelques étudiants, ses convives, déploient un talent sur la mandoline qui livre le cœur de la pauvre enfant à de violents orages. Cette circonstance est de notoriété publique.
Malheureusement, il faut bien le dire, toutes les grisettes aujourd'hui ne demeurent pas sous les toits, et toutes n‘ont pas pour l‘étudiant de première année une égale estime.
Quelques-unes, échappées de la loge du portier, ne se sont envolées dans les mansardes que pour retomber de chute en chute jusqu’au premier étage de la maison , dans un boudoir de princesse, tout tapissé de velours et tout jonché de fleurs. Ces beaux anges des gouttières, en se laissant choir dans un lit de guipures, sont devenus quelque peu diables, et méritent tous plus ou moins qu’on les apostrophe de ces deux vers du poète :

Non, non, vous n’êtes plus Lisette,
Non, vous ne portez plus ce nom.

Aussi ce doux nom de grisette, elles ne le portent plus. Louisa n'aime plus la guitare, ni les étudiants en droit; Louisa ne chante plus à sa lucarne, Louisa ne donne plus de thés le samedi soir, Louisa ne se souvient plus de ces romances qui jadis la faisaient tant rêver, la Folle, la Poitrinaire, ma Normandie, la Montagnarde, Je veux t'aimer sans te le dire, Quoi! tu le veux, il faut partir, et tant d’autres mélodieux soupirs qu'elle exhalait autrefois d'une voix tremblante .....
Non, non, Louisa n’est plus Lisette, c'est Louisa, c'est la grande dame, c'est la grande coquette, c'est la lionne, c'est la lorette enfin!
Qu’est-il résulté de là? Je vais vous le dire.



jeudi 11 mars 2010

Romance, romance, quand tu nous tiens ...

Romance
Dans l'article «
Paris au temps de la goguette et du café-chantant. », nous avions mentionné l'engouement que portaient, au XIXe siècle, les milieux aristocratiques et bourgeois pour la romance. Il y a lieu de revenir sur les origines et la définition de cette forme de composition :



« D'inspiration élevée, ce style vocal d'origine espagnole et médiévale, exprime des sentiments particulièrement tendres et langoureux, mais peut prendre aussi un caractère dramatique ou passionné. Destinée à être chantée avec accompagnement, la romance est à l'origine de la mélodie. Parmi les quelques œuvres, célèbres :
  • Plaisir d'amour, de Giovannni Battista Martini (1706-1784)
  • La romance de Ermerance, dans Véronique d'André Messager (1853-1929)
  • Ebben, n'andro lontana, dans La Wally de Alfredo Catalani (1854-1893)
  • Des Fleurs de bonne volonté, recueil de Jules Laforgue (1860-1887)
  • La romance de Paris, de Charles Trenet
  • La romance de la pluie, de Georges Brassens
... »
(extrait du livre Enseigner et pratiquer le chant, M.- M. Marc et N. Bouati, page 77, Lyon, Chronique Sociale, 2008)


La romance


Lorsque les trouvères et les troubadours composaient leurs odes ou hymnes, à l'origine des romances, c'était de petits poèmes, en vers, sur une mélodie courte, sans tonalité précise, d'un rythme indécis, consistant en quelques sons plaintifs, monotones, dont la persistance finissait par saisir l'oreille et toucher le cœur.
Les romances espagnoles étaient généralement construites de quatre couplets de huit syllabes, non rimés et assonants.


A partir du XVIe siècle, la romance française eut plus de vie et de mouvement et fut recherchée partout en Europe : on en appréciait la mélodie gracieuse soutenue par des rythmes plus accusés.
De la définition primitive, la romance gardera celle d'une petite pièce en vers, divisée en couplets réguliers, de mesure constante, destinée à être chantée.

De la période renaissance, on retiendra les noms de compositeurs comme :
  • Lambert dit Beaulieu, musicien de la chambre de Henri III
  • Antoine Boesset ou Anthoine de Boesset (1587-1643)
  • Claude Sermicy dit Claudin (1490 env.-1562)
  • Pascal Colasse (1649-1709)
  • Colin de Boismont
  • Deschamps
  • François-Eustache Du Caurroy (1549-1609), maître de chapelle de Henri III et de Henri IV, surnommé « Le Prince des musiciens » à qui l'on attribue l'air de la romance « Charmante Gabrielle »
  • Guillaume Le Heurteur (première moitié du XVIe siècle)
  • Pierre Vermond ou Vermont cité par Rabelais
Sous Louis XIII:
  • Pierre Guédron (1565-1619?)
Sous Louis XIV (1638-1715 – règne :1643-1715)
  • Nicolas Bernier (1664-1734)
  • Jean-Baptiste Boësset ou Jean-Baptiste de Boësset (1614-1685)
  • André Campra (1660-1744
  • Bernard de Bury (1720-1785)
  • Michel Lambert (1610-1696) qui composa ses chansons sur des poèmes de Benserade et Quinault.
  • Jean-Baptiste Lully (1632-1687)
A partir du milieu du XVIIIe siècle, la romance prit un nouvel essor.
C'est de cette époque que date les fameuses romances de Martini (1706-1784) dont « L'amour est un enfant trompeur » et surtout Plaisir d'amour.

Parmi les musiciens qui se prêtent alors à la composition de romances nous soulignons particulièrement :
  • François Devienne (1759-1803) « J'aime à voir les hirondelles »
  • Garnier (1754-1821), marquis avant la révolution puis comte d'empire est le compositeur de « J'ai vu Lise hier au soir »
  • Pierre-Alexandre Monsigny (1729-1817) qui composa « Ô ma tendre musette », sur des paroles de Laharpe
  • Joseph-Alexandre Pierre, vicomte de Ségur (1756-1805)
  • Henri-Joseph Rigel (1741-1799) à qui l'on doit « La romance des Petits oiseaux » sur des paroles de Balzac
  • Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) qui a composé « Je l'ai planté, je l'ai vu naître » sur les paroles de De Leyre
  • Louis-Victor Simon, « Il pleut, il pleut, bergère » sur les paroles de Fabre d'Églantine
  • la marquise de Travenet, « Pauvre Jacques » sur des paroles de la Reine Marie-Antoinette, chantée par les royalistes dans les premiers temps de la Révolution.

Certains compositeurs commencèrent à se consacrer exclusivement à cette forme vocale :
  • Égide Joseph Ignace Antoine Albanèse (1729-1800), castrat et compositeur d'origine italienne
  • Charles Henri Plantade (1764-1839) auteur de chansons à succès sous l’Ancien Régime et qui fut surnommé « Le roi de la romance ». Les titres de ses œuvres annoncent le romantisme du siècle suivant : « Ma peine a devancé l’aurore » ; « Languir d’amour » ; « Gémir de ton silence ».
    « Te bien aimer » et« Ô ma chère Zélie » lui apportent la célébrité en 1791.
Dans la première moitié du XIXe siècle, la mode de la romance se poursuit :
  • Louis Abadie (1814-1858) compose « Le Chasseur furtif » , « La Plainte du Musée » , « Ange du Ciel » , « D'où viens tu, beau nuage? » , « Ce que disent les Roses » , « Ma Senyora » , « La Reprouve » , « L'archer du Roi » , « Le Corsarie i Le Sereno » , … et la plus célèbre de ses romances : Les feuilles mortes.
  • Martin-Pierre d’Alvimare (1772-1839) est un compositeur de romances à la mode et le maître de harpe de Joséphine. On commence à remarquer une certaine ambition dramatique dans les accompagnements. Parmi ses œuvres :
    « Agnès Sorel à Charles VII », dédiée à l’Impératrice Joséphine
    « Le marquis Olivier »
  • Hortense de Beauharnais (1783-1837, reine de Hollande de 1806 à 1810) compose en 1807, à Malmaison, « Le Beau Dunois » plus connue sous le titre de « Partant pour la Syrie », qui sera, sous la Restauration, un chant de ralliement pour les bonapartistes. Les paroles de cette romance ont été écrites par le comte Alexandre de Laborde.
  • Amédée Rousseau, dit de Beauplan (1790-1853) compose des romances qui ont beaucoup de succès parmi lesquelles « Bonheur de se revoir » , « L'ingénue » , « le Pardon » ou encore « Dormez, mes chères amours » que toute la France a chantée.
  • Frédéric Bérat (1801-1855) compose en 1836 « Ma Normandie », aujourd’hui hymne national du bailliage de Jersey et chant régional.. Parmi ses autres œuvres :
    « La Lisette » de Béranger (1843)
    « Les Nouvelles de Paris » (1854)
    « Mimi Pinson »
    « Ma prison »
    « Bonne espérance »
    « Le Départ »
    « La Montagnarde »
    « Le Retour du petit Savoyard »
    « Le Berger normand »
  • Hector Berlioz (1803-1869) a également composé des romances :
    « Je vais donc quitter pour jamais mon doux pays »
    « Ma douce amie »
    avec accompagnement de piano ou guitare, sur un texte de Jean-Pierre Claris de Florian
    « Le dépit de la bergère » et « De mon berger volage » 1819
    « Le maure jaloux » , « Je vais revoir », « Amitié reprend ton empire »
    « Pleure, pauvre Colette »
    1822
    « Toi qui l'aimas, verse des pleurs » 1823
    « Les champs » 1833
    « Je crois en vous » et « Quand mon âme ravie » 1834
  • François Adrien Boïeldieu (1775-1834), compose ses premières romances en 1794
    (voir le catalogue sur
    http://www.musicologie.org/Biographies/b/boieldieu_francois_adrien.html)
  • Jean François Narcisse Carbonel (1773-1855, professeur et compositeur de sa Majesté la Reine Hortense) est l'auteur de « Brigitte » et de « Pauvre Lise à quinze ans »
  • Alexandre Etienne Choron (1771-1834) compose « La sentinelle » qui fit le tour de l'Europe.
  • Pierre-Jean Garat (1762-1823, baryton et compositeur basque) avait commencé sa carrière de chanteur avant la révolution. Une de ses premières composition fut « Vous qui portez un cœur sensible » en 1789, puis « Idole des jeunes » sous le Directoire. Il était alors l'exemple type de l'époque de l'Incroyable et du Muscadin, affectant de ne pas prononcer les « R ». On lui doit une cinquantaine de compositions dont:
    « Le Ménestrel exilé »
    « Je t’aime tant »
    , paroles de Fabre d'Eglantine
    « Y sera-t-elle ? »
    « Le Convoi du pauvre »
    « Le Chant arabe »
    « Le Premier Amour »
    « Firmin et son chien »
    , paroles de M. de Segur
    « Le Chevrier »
    « Il était là »
    « M Lafayette… »
    « Bélisaire »
    , paroles de Lemercier
    « Henri IV à Gabrielle d'Estrées »
    « Bayard »
    ...
  • Hippolyte Monpou (1804-1841) « L′Andalouse » sur un poème d'Alfred de Musset (1830) et « Les deux archers » sur un poème de Victor Hugo (1834)
  • Jean-Joseph-Benoît Pollet (1753-1823), « Fleuve du Tage »
  • Louis-Barthélémy Pradher (1782-1843), pianiste, professeur de musique et compositeur d'opéra, composa en 1810 « Trois romances » avec accompagnement de piano.
  • Loïsa Puget (1810-1889) dont la notoriété, sous Louis-Philippe fut phénoménale, publia chaque année de 1837 à 1847, un recueil de 12 romances sur des poèmes de Gustave Lemoine. La compositrice faisait elle-même sa promotion lors de ses concerts. S'accompagnant elle-même au piano, elle inaugurait ainsi la formule compositeur-interprète du siècle suivant. En 1840, la presse musicale la baptisa « La Reine de la romance ».
  • ...
Le succès des romances put aller au-delà des salons aristocratiques et bourgeois : les romances les plus célèbres ont été reprises par les chanteurs de rue.
Cependant l'intérêt grandissant pour le théâtre se fit au détriment de la romance, alors que celle-ci entamait une mutation vers la mélodie, mais ceci est une autre histoire.

Références:
Dictionnaire des Lettres, des Beaux-Arts et des Sciences Morales et Politiques, Paris, 1863

lundi 8 mars 2010

Témoignages à propos des goguettes: 4 - Les Joyeux

Annexe de l'article « Paris au temps de la goguette et du café-chantant. »

Témoignages à propos des goguettes

- 4 -
Les Joyeux

par
Marc Fournier
extrait de "PARIS CHANTANT, Romances, Chansons et chansonnettes,",
pages 28-30, Lavigne, Paris, 1845


Les Joyeux de Belleville
Les Joyeux sont aujourd'hui la plus ancienne des sociétés chantantes. Ils datent d'une époque où il fallait rire à tout prix, sous peine de mourir de peur... Ils sont nés aux vendanges de septembre 1792.

Connaissez-vous le savant Matheüs Kleper? Le savant Matheüs Kleper vivait au seizième siècle: c'était un sceptique de l'école d'Érasme et de Mélanchton, un brave homme au demeurant, mais un peu paradoxal, comme tous les rêveurs de la Germanie.
Ce Matheüs Kleper écrivit donc un in-folio de six-cents pages, d'une fort belle latinité, qu'on peut encore voir dans la bibliothèque de Cronstadt.
Il prouva, dans cet in-folio de six cents pages, que c'était une erreur, un préjugé une hérésie damnable et digne de la géhenne, gehenna digna heresia, que d'insinuer, comme on l'avait fait depuis une soixantaine de siècles, que la jeunesse était préférable à la vieillesse, et que le bel âge d'un homme se comptait depuis trente jusqu'à quarante ans. Il établit, lui, cent quatre-vingt-dix-huit chefs de preuve, qu'il subdivisa chacune en trente demi-preuves ou présomptions, res probatœ, lesquelles toutes déduisirent de la façon la plus triomphante cette vérité désormais inattaquable, à savoir: qu'un homme, pour peu qu'il se respecte, ne peut décemment se réjouir d'être en ce monde qu'au moment de le quitter, et que

Les vieux, les vieux,
Sont des gens heureux,
Vivent les vieux !


Nous avons de justes motifs pour croire que c'est en vertu des cinq mille neuf cent quarante raisons du digne Matheüs Kleper, de Cronstadt, que s'est fondée, à Belleville, la goguette connue sous la dénomination de Joyeux. Pour faire partie de cette société, éminemment amie de la vieille gaieté française, il faut prouver, par acte de l'état civil, ou par notoriété publique, qu'on a passé l'âge de la soixantaine, et produire comme pièces à l'appui:
  1. Une mâchoire veuve de toute espèce de molaire ou incisive;
  2. Un crâne du poli le plus incontestable.
La perruque est tolérée.
Ils sont là une quarantaine de vénérables lurons qui passent leur temps à déblatérer contre ces impertinents blancs-becs dont les dents tiennent encore, marauds qui n'ont même pas la cinquantaine, et qui se permettent de fumer ou de boire comme de grandes personnes. Les Joyeux n'apprécient Béranger que depuis dix ans, et déplorent qu'un aussi grand homme se soit tu juste au moment où une caducité convenable lui permettait de se produire. Mais ils professent pour Anacréon une admiration sans bornes, attendu que ce Joyeux antique est représenté pinçant de la lyre avec une barbe antédiluvienne. Convenons, au surplus, que les roses ne vont pas du tout mal sur une chevelure d'argent.
Quoi qu'il en soit, les Joyeux de Belleville ont ceci d'heureux, pour la plupart, vu leurs infirmités requises, qu'ils chantent comme des sourds et rient comme des bossus. Leur plus bel apanage est l'esprit de fraternité qui règne parmi ces doyens du Parnasse:
Les statuts de la réunion portent en termes formels que ceux de MM. les membres atteints de cécité sont tenus de se montrer aveugles pour les faiblesses de leurs dignes camarades, et que les borgnes ne doivent rien voir que d'un bon œil. Du reste, ce qui fait le charme de ces assemblées, c'est que les Joyeux, revenus pour le plus grand nombre des vaines ambitions du monde, et travaillés de la goutte ou des rhumatismes, courent très peu après les honneurs, et ne se donnent aucun mouvement pour être du comité. De là, point de cabales, point de brigues, point de déchirements intérieurs, et si, par hasard, un agitateur se manifeste, on sait fort bien qu'une quinte de toux fera tôt ou tard justice de ses prétentions oratoires.
Cependant, il faut tout dire, une fois, une seule fois, à l'origine du club, surgit une discussion bruyante, et le malheur voulut que l'assemblée criât longtemps sans pouvoir s'entendre; on se doute bien pourquoi. L'objet de la querelle portait sur un point passablement délicat: Admettra-t-on des dames dans la goguette? Et le principe une fois établi, les JOYEUSES devront-elles faire la preuve de leurs douze lustres accomplis? Trois partis se formèrent. Parmi ceux qui voulaient l'admission des dames, les uns prétendaient qu'elles fussent encore ingambes et sortables... On appela ces bons vieux gaillards, les Boutons de rose; les autres, qu'on nomma les Juste-milieu, plaidaient pour qu'on admît seulement les dames douées de leur quarantaine; mais les Intraitables prêchaient pour le maintien des mœurs, et s'obstinèrent à ne vouloir d'autres pucelles parmi eux que les neuf sœurs d'Apollon, filles on ne peut plus majeures et vertus éprouvées, qui offraient toutes les garanties désirables de chasteté de cœur et de maturité de corps. Comme dans beaucoup d'autres circonstances, ce fut le juste-milieu qui l'emporta; mais lorsqu'on voulut appliquer le règlement et convier aux Joyeux tout le sexe de Belleville prouvant quarante hivers bien comptés, on attendit vainement ces dames; aucune ne se présenta. Les recherches les plus minutieuses eurent pour effet de constater qu'il n'y avait pas dans tout Belleville une seule dame ayant atteint cette honorable quarantaine. Chacune, au contraire, affirma sous serment qu'elle était indigne de faire partie du club, et, depuis ce jour, il n'est pas d'exemple qu'aucune d'elles ait cessé de prétendre à cette indignité.
Les Joyeux se sont vus forcés de s'en tenir donc aux neuf femelles hors d'âge de l'Hélicon, et les Intraitables triomphent. Mais les Boutons de roses et les Juste-milieu se consolent de ce régime forcé en répétant avec les bons habitants du Maine :

Exempts du tendre embarras
Qui maigrit l'espèce humaine …


ce qui est fort bien, mais ce qui n'empêche pas les dames de Belleville de laisser chanter ces Nestor et ces Mathusalem, sans, pour leur compte, se trop presser de vieillir.

dimanche 7 mars 2010

Témoignages à propos des goguettes: 3 - Les Animaux

Annexe de l'article « Paris au temps de la goguette et du café-chantant. »

Témoignages à propos des goguettes

- 3 -
Les Animaux


par
Marc Fournier

extrait de "PARIS CHANTANT, Romances, Chansons et chansonnettes,",
pages 27-28, Lavigne, Paris, 1845


La goguette des Animaux
L'HOMME est un animal à deux pieds, sans plumes.
Cette maxime de haute psychologie n'a guère été professée que par deux écoles philosophiques, aussi dignes l'une que l'autre de vivre dans la mémoire de tous les amis de la raison.
Ce fut dans les jardins d'Académus, à Athènes, que les platoniciens révélèrent pour la première fois, au monde étonné, les rapports intimes et nombreux qui lient la race humaine à la race animale, et malgré les épigrammes de Diogène, cette proposition ne laisse pas que d'être soutenue avec beaucoup d'honneur.
Néanmoins, les traditions de la saine philosophie s'étant affaiblies, la bestialité humaine allait perdant peu à peu de ses adeptes, lorsque tout récemment, dans un cabaret borgne de la rue de la Vannerie, des philosophes en blouse et en casquette ressuscitèrent l'axiome posé plus de vingt siècles auparavant sous les portiques athéniens. Mais plus rigoureux que Platon, ils ont accepté bravement le nom de la chose, et, se reconnaissant bêtes, ils se sont appelés Animaux. Cet événement nous paraît devoir dater dans l'histoire des idées, et nous le recommandons à Messieurs de la Sorbonne comme un des plus beaux cas de philosophie cataleptique qu'on ait observé depuis Nabuchodonosor jusqu'à ce jour. La goguette des Animaux est, d'ailleurs, une protestation précieuse contre les subtilités de M. Cousin.
Les philosophes de la rue de la Vannerie n'ont pas craint de reconnaître dans l'homme tous les instincts qui font du roi de la création le plus animal des animaux connus.
« L'homme, ont-ils dit, est un animal de toutes les manières, par la figure comme par les passions. Il embrasse, dans ses variétés innombrables, les quatre grandes divisions zoologiques: il est vautour ou hibou, rat ou lion, vipère ou hareng saur, car nul animal n'est plus animal que l'homme! »
C'est par suite de ces magnifiques découvertes que le bouchon de la rue de la Vannerie recèle dans la personne de ses habitués une ménagerie qui eût fait pleurer d'attendrissement défunt M. de Jouffroy lui-même. Les Animaux, admettant, d'ailleurs, avec Descartes, toute l'importance du langage philosophique, ont étayé leur système d'un argot aussi riche que figuré. Le président du cénacle s'appelle le Moucheron, en vertu du privilège dont il jouit de bourdonner beaucoup pour ne rien dire. Le marchand de vin chez qui se tient l'assemblée se nomme le Terrier, parce que son local ressemble plutôt à une cave qu'à un boudoir. Le Cricri, c'est le maître des chants, animal monotone et soporifique. Carter, ce fameux dompteur de bêtes féroces, est devenu le plus impérieux des commandements, et signifie silence! La séance s'ouvre par ces mots: La grille est ouverte! La formule des libations est celle-ci: Du vin dans les auges! Les battements de mains sont proscrits comme indignes de tout animal honnête, et la satisfaction s'exprime en frappant sur la table, de la patte ou du sabot. Le visiteur, par un sentiment d'hospitalité fort remarquable, a été nommé Rossignol. Quand un Rossignol veut passer bête, on ferme la grille et l'on procède à la cérémonie du baptême. Le Moucheron monte sur la table, tenant dans ses pattes un verre de trois-six médiocrement coupé, et le néophyte est introduit. Il faut que le jeune aspirant vide l'auge sans la plus légère grimace, en récompense de quoi le Lion lui impose les griffes et le Sapajou le consacre au râtelier par un geste sublime, ce geste qui déploie si bien les grâces du gamin de Paris! La cérémonie se termine par une aspersion d'eau fraîche que le nouvel animal reçoit sur les oreilles, après quoi on l'émancipe par ces mots: Vu, tu es bête! - Les Animaux, pensant avec Figaro que la femme est une créature aussi décevante que perfide, ne lui infligent jamais le baptême et ne l'admettant qu'à titre de visiteuse sous le pseudonyme de Fauvette. Du reste, comme toutes les sociétés plus ou moins symboliques, celle des Animaux a son rituel et ses mystères, dont on peut voir les traces dans quelques rimes de leurs chansons.


De bons principes tous imbus,
Et du progrès suivant la marche,
Nous fondons une nouvelle arche,
Dans le déluge des abus.

samedi 6 mars 2010

Témoignages à propos des goguettes: 2 - Les Infernaux

Annexe de l'article « Paris au temps de la goguette et du café-chantant. »

Témoignages à propos des goguettes

-2-
Les Infernaux


par

Louis-Auguste Berthaud (1810-1847)


extrait de "Les Français peints par eux-mêmes, encyclopédie morale du dix-neuvième siècle",
tome 4, pages 318-321, Le goguettier, 1841




Les Infernaux tenaient alors leur sabbat sous les piliers des Halles, chez un marchand de vin nommé Lacube. A sept heures du soir, c'est là que je retrouvai, comme nous nous en étions convenus, mon ami Némorin. Nous montâmes ensemble dans la chambre destinée à ses camarades les démons, et située au premier étage. C'était une fort grande salle pouvant contenir environ trois cents personnes, attablées comme le peuple s'attable, c'est-à-dire coude à coude et presque l'un sur l'autre. L'estrade des autorités de l'endroit était à droite, élevée de quelques pieds au dessus des tables ordinaires. Cent cinquante personnes environ étaient déjà réunies quand nous entrâmes. Une demi-heure plus tard, la chambrée était complète; l'escalier tournant qui conduit dans la boutique était lui-même encombré, mais les chants ne commençaient pas encore. Je demandai la raison de ce retard à Némorin; il me répondit qu'on attendait Lucifer et son grand chambellan. En même temps il me fit remarquer que le fauteuil du président était encore vide ainsi que la chaise placée immédiatement à droite de ce fauteuil.
« Comme vous ne connaissez pas les usages de l'enfer, poursuivit Némorin, vous ferez ce que je ferai, et les diables, j'en suis sûr, seront fort content de vous. Ici, ce n'est pas comme aux Bergers de Syracuse, où il suffit de boire, de chanter et d'applaudir. Nous avons un culte particulier, dont la langue ne vous est pas connue probablement, mais je vous l'expliquerai et vous en saurez tout de suite autant que moi.
- Mon ami Némorin, vous êtes un flatteur. Mais à propos, pourquoi parlez-vous de messieurs les diables à la première personne et au pluriel?... Est-ce que par hasard vous seriez...
- Je suis le démon Kosby!
- Vous, le berger Némorin?...
- Moi-même, je cumule, comme vous voyez. »
En ce moment, il se fit parmi les diables un frémissement à peu près pareil à celui que le vent produit en roulant sur de grands arbres. Toutes les pipes se retirèrent pour un instant des lèvres qui les pressaient, et l'on entendit passer de bouche en bouche un nom qui semblait attendu avec impatience, le nom de Lucifer!...
Lucifer, en effet, venait d'arriver. Il s'assit dans son fauteuil; son chambellan prit place à côté de lui. Deux chandelles, deux carafes pleines d'eau et quatre bouteilles pleines de vin étaient rangées en ordre au-devant du trône infernal. Les tables destinées aux démons subalternes étaient garnies de même, à peu de chose près. Au bout de quelques minutes, Lucifer se leva. C'était un petit bon diable de cinq pieds un pouce environ, replet, dodu, bien nourri, au teint vermillonné, aux yeux vifs et fins. Il portait d'ailleurs des lunettes, mais ni queue ni cornes, et je remarquai très distinctement qu'il avait comme tout le monde des ongles aux doigts et non des griffes. Quant à ses sujets, il ressemblaient en tout point aux bergers de Syracuse et paraissaient fort contents de leur prince et de son gouvernement. Lucifer promena sur l'assemblée un regard magnétique et quelque peu phosphorescent.
« Attention! » me dit Némorin.
Lucifer frappa sept coups sur la table placée devant lui.
« Les cornes à l'air! » dit le chambellan.
C'était l'ordre de se découvrir. Quelques personnes qui avaient encore leur chapeau sur la tête s'empressèrent de l'ôter et de le placer, comme elles purent, aux clous plantés dans la muraille. Ceci fait, Lucifer daigna parler ainsi:
« Démons, démon-esses, sorciers et sorcières, Lucifer vous annonce que le sabbat est commencé. Que chacun donc vide son chaudron, trousse son linceul, et batte avec moi le triple ban d’ouverture. »
A l’instant, tous les verres furent vidés à la fois, les nappes relevées devant chaque convive, et l’air: Vive l’enfer où nous irons, battu à tour de bras et à coups de verres sur les tables de sapin. Pas une note n’avait été faussée; Lucifer parut en éprouver une satisfaction profonde, et sa majesté infernale voulut bien en féliciter les concertants, qu’elle appela dans cette occasion : « Mes chers camarades ! » Lucifer ordonna ensuite de rebaisser les linceuls et de remplir de nouveau les chaudrons.
« Baissez votre nappe et remplissez votre verre, me dit à l’oreille mon ami Némorin-Kosby ; c’est l’ordre. »
Lucifer porta alors le toast que voici:
« Aux démons et démon-esses qui font la gloire de notre enfer! aux sorciers et surtout aux aimables sorcières qui veulent bien venir rôtir le balai avec nous ! A l’espoir que la gaieté la plus franche ne cessera jamais d’animer notre sabbat!.... »
Tout le monde était debout, la tête nue, le verre à la main et n’attendant plus qu’un mot pour exécuter la volonté de Satan.
« Videz ! » cria-t-il.
Et encore une fois les verres furent vidés. Un nouveau ban fut battu, semblable au premier, et les chants commencèrent. Dès lors, et malgré la chaleur étouffante qui pesait sur cette immense réunion de démons et de sorciers, on songea beaucoup moins à boire qu’à écouter les chansons et à en répéter les refrains. Lucifer chanta le premier; à tout seigneur tout honneur. Sa chanson était gaie, spirituelle, bien tournée, et je n’appris pas sans étonnement que l’auteur de cette charmante production était sa majesté elle-même. Lorsque Lucifer eut fini, il poussa dans l’air un sifflement aigu qu’il est impossible de traduire positivement, mais qui ne ressemblerait pas trop mal peut-être au bruit que feraient, poussées en fausset et les lèvres serrées, les lettres suivantes : trrrrrrrrrrrrrrruuuuuu !...
M. le chambellan bondit sur sa chaise, se leva d’un bloc, et s’écria avec entraînement : « A l’auteur, le chanteur, notre grand Lucifer !... Joignons les griffes !!! »
Et une triple salve d’applaudissements éclata comme un tonnerre au milieu de la fumée du tabac.
M. le chambellan prit alors sur son bureau une liste des noms recueillis dans l’assemblée, et dit :
« La parole est, en premier, au démon Zéphon; en second, au sorcier Philibert en troisième, au démon Melmoth. »
« Qu’est-ce qu’un sorcier ? demandai-je à mon camarade le démon Kosby.
- C’est un visiteur, me dit-il à voix basse. On désigne également par ce nom les chansonniers qui ne sont pas affiliés à l’enfer; Béranger est appelé le grand sorcier. Il n’y a du reste aucune différence réelle entre les sorciers et les démons, et ceux-ci n’ont pas plus de priviléges que ceux-là. Comme vous voyez, ce n’est pas là une association, aux termes de la loi. Eh bien ! la police nous tourmente à chaque instant. Elle arrive souvent, habillée en sergents de ville, tantôt ici, tantôt ailleurs, et s’empare de ceux d’entre nous qu’elle croit à sa convenance. On les met en prison, on les juge au bout de quatre ou cinq mois ; et, comme les affiliés ne sont presque jamais en majorité dans ces réunions, il arrive le plus souvent que ce sont de pauvres sorciers qui y venaient pour la première fois, que l’on a pris. On les acquitte, c’est vrai ; mais ils n’en ont pas moins été privés de leur liberté pendant plusieurs mois. Et tout cela, pourquoi ! Personne ne le sait.
- Vous chantez peut-être des chansons obscènes ?
- Tout le temps que l’on a chanté ces choses-là exclusivement, on nous a laissé en paix. Aujourd’hui que nous cherchons à donner à nos pensées une direction plus haute, on nous traque, on nous persécute, et on laisse faire les voleurs.
- Mais que chantez-vous donc, maintenant ?
- Écoutez le démon Zéphon, me dit Kosby ; vous comprendrez peut-être ce qui pour nous est encore une énigme, les incessantes tracasseries auxquelles nous sommes en butte. »

Zéphon était debout, la figure calme, inspirée et pénétrée profondément des paroles qu’il répétait. C’était une chanson contre l’institution du bourreau, et dont nous avons remarqué surtout le couplet suivant :

Ce criminel, hélas ! avant de l’être
De sa raison déjà portait le deuil,
On lui devait une loge à Bicêtre ;
Clamart reçut ses débris sans cercueil.
Détruire un fou n’est plus qu’un acte infâme
Quand du délire on guérit le cerveau.
Changeons le juge en médecin de l’âme :
L’humanité crie : A bas le bourreau !

« Certes, ce sont là de belles paroles et de belles pensées; c’est l’opinion de tous les gens honnêtes et d’esprit supérieur, c’est l’aspiration continuelle de toute sympathie vraiment humaine ; - Qu’est-ce que la police a donc vu dans ces nobles idées?
- La police n’a pas cherché à voir; mais il faut un bourreau à la police pour tuer ses sergents de La Rochelle, et la police ne veut pas que l’on crie : à bas le bourreau ! - Voilà !
Lorsque Zéphon eut fini, des applaudissements énergiques partirent à la fois de toutes les mains, et recommencèrent avec plus de force encore au nom de l’auteur de ces graves strophes, un ancien démon, et maintenant le sorcier Alphonse Bésancenez.
Le sabbat dura jusqu’à minuit. Eh bien ! pendant cette longue soirée, on n’entendit, à quelques rares exceptions près, que des chants remplis de hautes pensées et de moralités sévères. Là, comme aux Bergers de Syracuse, il n’y eut pas le moindre tumulte, pas le plus petit désordre ; il n’y en a jamais. Les chansons décentes avaient été applaudies avec chaleur, les autres ne l’avaient pas été. On eût dit que c’était pour s’instruire et non pour se distraire que tous ces braves ouvriers s’étaient réunis.
Dans le courant de l’année 1839, la chaudière des Piliers des Halles, ne pouvant plus contenir les nombreux membres du sabbat, fut abandonnée. On se réunit, dès ce moment, rue de la Grande-Truanderie, chez un autre marchand de vin. Mais déjà, les démons et les sorciers n’étaient plus seulement des ouvriers; à ceux-ci s’étaient joints des étudiants en droit, en médecine; chaque jour les réunions des goguettiers Infernaux devenaient plus considérables par le nombre et par le savoir; la police alors a eu tout à fait peur. Un jugement du tribunal correctionnel de Paris, rendu au mois d’avril 1840, a aboli l’Enfer, et condamné deux ou trois démons qui étaient là, aux frais du procès et à la prison. A la vérité, les mêmes juges tolèrent les bals Chicard. O tempora ! o mores !

vendredi 5 mars 2010

Témoignages à propos des goguettes: 1- Les Bergers de Syracuse

Annexe de l'article « Paris au temps de la goguette et du café-chantant. »

Témoignages à propos des goguettes

-1-
Les Bergers de Syracuse


par Louis-Auguste Berthaud (1810-1847)

extrait de "Les Français peints par eux-mêmes, encyclopédie morale du dix-neuvième siècle",
tome 4, pages 317-318, Le goguettier, 1841



Il y a environ deux ans que l'auteur de cet article fut introduit pour la première fois dans une goguette, aux Bergers de Syracuse. Il s'y trouvait, ce jour-là, une centaine de bergers et quinze à vingt bergères*. Pas un geste, pas un mot mal à propos ne s'y fit remarquer, et la soirée s'écoula aussi paisiblement que dans le monde le plus élégant. C'étaient pourtant des ouvriers, pauvres braves gens que l'ont dit si turbulents, si barbares encore. Ils avaient achevé leur pénible journée, et ils s'en étaient venus chanter à la goguette pour se reposer un peu. Ils buvaient en chantant, et l'ordre le plus riant régnait parmi eux. C'étaient des hommes en blouses, en vestes, aux mains dures, aux visages noircis par le travail et la sueur; c'était la richesse et la force de Paris, les bras qui construisent, pétrissent le pain, travaillent l'or et la soie, bâtissent les églises, et qui, un jour de soleil, renversent les croix et font des révolutions! Les bergères, comme on le pense bien, étaient aussi des ouvrières, laborieuses abeilles, se levant à l'aube du jour pour composer un miel qui ne leur appartiendra pas; c'étaient des femmes habillées d'indienne et coiffées de bonnet ou de madras à dix-neuf sous; pauvres femmes, jolies sans le savoir, bonnes et honnêtes par habitude; charmantes créatures prédestinées comme les fleurs des champs, et condamnées à naître et à mourir pour le plaisir du riche, dans les buissons; et tout cela, en vérité, ces hommes et ces femmes, avaient gardé entre eux, et malgré le vin et les chansons, une admirable réserve et une retenue vraiment décente!...
L'assemblée se sépara à onze heure et demie.

« Eh bien! Me demanda le berger Némorin, qui m'avait introduit, que pensez-vous de notre société?
- Je pense, lui dis-je, que c'est ici que l'on devrait étudier le peuple; on le connaîtrait mieux bientôt, et ceux qui ont peur de lui finiraient par l'aimer.
- Si vous voulez, ajouta Némorin, je vous conduirai samedi prochain chez les Infernaux.
- Volontiers.
- Il y a parmi eux, vous le verrez, des chansonniers et des poètes remarquables, et qui ne seraient point déplacés sur une scène plus haute. »

Nous convînmes d'un rendez-vous, le berger Némorin et moi, et après avoir bu un verre de vin sur le comptoir, et allumé nos cigares, nous nous quittâmes en nous disant:
« A samedi! »

*
L'affilié de goguette ne possède pas d'autres droits que ceux du simple visiteur, seulement, lorsqu'on l'appelle pour chanter, on fait précéder son nom de celui de la goguette à laquelle il appartient, tandis que celui du visiteur est précédé du mot ami...Deux goguettes seulement, celles des Bergers de Syracuse et celle des Infernaux, imposent à leurs affiliés des noms en rapport avec le patronage sous lequel elles sont placées; les Bergers empruntent ces noms aux églogues et aux bucoliques, les Infernaux à l'enfer.(Une églogue est un poème de style classique consacré à un sujet pastoral.)